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Conspiration et manipulation

2005 novembre 5
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Posted by florent

Dans un très bon article dans le monde 2 aujourd’hui, Pierre André Taguieff dénonce le retour du complot :  ”ne croyez personne ; tout est manipulé”

Le terrorisme, le regain d’ésotérisme de type “Da Vinci Code”, la rumeur Internet, et le recul des idéologies de progrès (religieuses ou communistes) redonnent aujourd’hui des couleurs à cette mythologie du complot, née en France après la révolution, dirigée d’abord contre les franc maçons et autres illuministes de Bavière puis contre les juifs.

Celui qui se croit menacé par un complot imagine que “rien n’arrive par accident; tout ce qui arrive est le produit de l’accomplissement d’un programme, donc résulte d’intentions ou de volontés humaines ; rien n’est tel qu’il parait être ; tout est lié, mais de facon occulte.”

Un seul des présupposés ci dessus me semble acceptable: “rien n’est tel qu’il parait être”.  D’accord.

Mais pour le reste, je suis sidéré par cette capacité de projection d’intentions malignes dans les événements. Cette vision désespérée qui insère le mal de l’homme partout, qui nie la possibilité d’évolutions naturelles et recherche absolument, quitte à falsifier la vérité comme c’est montré dans l’article, à établir des liens entre les événements pour montrer les machinations à l’oeuvre, me paraît encore ici une belle spécificité occidentale née de notre besoin de contrôler les choses, de ne voir le monde que sous le prisme de l’intervention humaine que l’on croit toute puissante.

Kant refuse d’accepter un mensonge qui sauverait une vie humaine, car un mensonge est une atteinte à la crédibilité de la parole et donc à la justice. Comment peut-on arriver à ce point de négation de la réalité ?

Je ne nie aucunement l’existence des intentions malignes et les machinations, je souhaite juste ne pas en voir partout avant de voir les réalités.

Deux points me viennent en confrontant cette vision occidentale du complot à une vision chinoise.

D’abord la peur de ne pas détenir la vérité, née de l’illusion que ce soit possible, et ensuite la diabolisation de la manipulation et de ce qui est caché, non explicite.

La peur de se tromper

En tant qu’occidental, je crois que j’ai ma dignité, ma liberté de penser, mes idées. Je les exprime,  j’écoute celles des autres, et la confrontation des idées dans le débat fait parvenir la société à une vérité collective. Si les faits me donnent tort, c’est douloureux pour moi : je me suis trompé. Si une autre idée n’est pas compréhensible pour moi, c’est également douloureux ; le dialogue n’est pas possible. En lisant les déclarations des casseurs de voiture à Clichy, j’avais vraiment l’impression que nous étions de deux planètes différentes. Cela me faisait mal, car j’avais l’impression que nous ne pourrions pas construire une société sur le dialogue.

Pour un chinois , je crois que le lien social précède le débat d’idées. Cette idée est connue, mais insistons :

“Ziyou dit : Du sujet au prince, trop de remontrances n’aboutissent qu’à la disgrâce; entre amis, trop de critiques ne provoquent que l’éloignement.

Entretiens, IV, 26

Donc si nos idées nous opposent , il n’y a pas de quoi s’entredéchirer, l’harmonie sociale prime. Peu importe qui a raison, regardons comment la situation évolue, plutôt que de rester en débat jusqu’à rompre le lien social.

Ce qui me manque en tant qu’occidental je crois, c’est une confiance de fond en l’évolution des choses ; la transformation du Tao est à l’oeuvre dans le monde ; elle n’est pas mauvaise et je n’ai pas à souffrir de ce qu’elle ne suive pas mes projections mentales.

La terreur de la manipulation

Plus forte encore que la peur de se tromper, la hantise de la manipulation me semble handicapper ma vision occidentale des choses.

Manipuler, c’est oeuvrer à l’insu de quelqu’un , préparer insidieusement les conditions de son succès, ne pas jouer les “règles du jeu” , faire un coup “dans le dos”, manquer de courage pour une belle attaque frontale et honnête.

Pourquoi sataniser l’idée de manipulation ?

Un chinois regarde cette idée tout à fait simplement, là encore en partant d’une situation donnée (les faits plutôt que mon idée des faits), et voyant quels sont les éléments de la situation qui peuvent jouer en ma faveur.

Dans l’art de la guerre, Sun Zi ne se pose, me semble-t-il , aucune question morale quand il me dit que bien préparer la guerre, par l’analyse de la situation, par l’envoi d’espions sur le terrain, par des techniques visant à saper le moral de l’ennemi, permet de remporter la plus formidable des victoires : celle qui a lieu sans un seul coup d’épée car , au moment ou le combat commence, tous les facteurs sont en ma faveur et l’ennemi n’a plus qu’à abdiquer.

Toute situation recèle une “propension des choses” : la disposition des éléments dégage une énergie particulière ; en la comprenant et en oeuvrant suffisamment tôt, avant que cette énergie n’atteigne le stade de la manifestation, je tire avantage de cette situation.

“Le maitre dit : Dans les affaires du monde, l’homme de bien n’a pas une attitude rigide de refus ou d’acceptation. Le Juste est sa règle”

Entretiens de Confucius, IV, 10

A croire que chaque homme est dépositaire d’une part de vérité, on finit par vouloir se détruire, et par avoir peur de la vérité des autres.

Je préfère avoir peur de mal comprendre une situation, ou de la comprendre trop tard, que de faire des insomnies sur le complot mondialiste – sioniste – franc macon -.islamiste – terroriste.

Halte au débat ; je vous livre ici le texte de “Confucius et la cascade de Lu Liang” ; un de mes passages préférés du Zhuangzi. (chinois ancien écrit en caractères simplifiés)

Confucius contemplait en admirant la cataracte de Luliang dont la chute mesurait trente toises et dont l’écume s”étendait sur quarante stades. Dans cette écume, ni tortue géante, ni crododile, ni poisson, ni trionyx ne pouvaient s’ébattre. Confucius vit un homme qui nageait dans les remous. Le prenant pour un désesperé qui voulait se suicider, il donna l’ordre à ses disciples de suivre la berge et d’essayer de le sauver en le retirant de l’eau. Après avoir fait quelques centaines de pas dans les remous, l’homme sortit de l’eau par ses propres moyens. Les cheveux épars et tout en chantant il se promena au bas de la digue. Confucius l’ayant rejoint, lui dit : « j’ai failli vous prendre pour un esprit, mais je vois que vous êtes un homme. Permettez moi de vous demander : avez vous une méthode secrète pour pouvoir nager merveilleusement dans l’eau ? »

 

- Je n’ai pas de méthode secrète, repondit l’homme. J’ai débuté par accoutumance, puis cela est devenu comme une nature, puis comme mon destin. Je descends avec les tourbillons et remonte avec les remous. J’obéis au mouvement de l’eau, non a  ma propre volonté. C’est la raison pour laquelle j’arrive a nager merveilleusement dans l’eau.  

 

- Que voulez vous dire, demanda Confucius, par les phrases suivantes : Je n’ai pas de méthode secrète, J’ai débuté par accoutumance, je me suis perfectionné habituellement, cela m’est devenu aussi naturel que mon destin. » ?

 

- Je suis né dans les collines, répondit il , et j’ai vécu a l’aise, c’est l’accoutumance ; j’ai grandi dans l’eau et je m’y trouve a l’aise, c’est la nature ; je nage ainsi sans savoir comment, c’est le destin.

 

 

6 Réponses Leave One →
  1. avril 14, 2006

    Oui ,

    Je l’ ai trouvé interéssant et profond, les chinois qui étaient bien encrés dans leur fond culturel étaient des gens confiants, la vie et la mort ne les effrayaient pas parce qu’ils avaient conscience que cela était l’ordre des choses et le cercle de la vie et de la mort n’ étaient pas vu comme une mort puisque rien ne meurt , tout évolue dans la pensée chinoise,par contre troubler l’ ordre naturel et social, créer des luttes et des haines est contraire à la pensée taoiste, confucéenne et bouddhiste parceque les désordres de l’ ésprit rompent le lien de la conscience à la voie, rompent l’harmonie social, et la conscience de l’ ordre naturel qui s’ accomplit sans faille, rompre ce lien et exacerber les déséquilibres sont sources de souffrances et de malheur,Taoisme et Bouddhisme insistent aussi sur la notion d’ illusion du monde et du chaos de la pensée des gens du monde qui luttent vainement alors qu’ils seraient tellement mieux à suivre la nature et son cours d’ eau qui enseigne la natation et toutes ses joies gratuitement comme dans l’ exemple que tu donnes.
    C ‘est intéréssant , il est bien ton blog !

    Merci Zhaobudao !

  2. juin 16, 2006

    L’illuminé était d’Autriche, pas de Bavière…

    signé : un lecteur régulier quoique discret. ;-)

  3. juin 17, 2006

    salut Elie
    le texte parlait bien des illuministes de bavière , avec Adam Weishaupt. Même s’il y a eu un fort courant en autriche avec la Rose-croix d’Or, c’est l’exemple qu’il prenait pour évoquer les premières cibles de la théorie du complot.

  4. juin 17, 2006

    Oh pardon, merci de me donner le nom de Weishaupt, je vais de ce pas me cultiver à son sujet… parce que chez moi, la parcelle Weishaupt est encore une friche :-(

  5. brigitte permalien
    janvier 7, 2007

    je suis contente d’avoir découvert votre blog, j’y découvre de très beaux textes

  6. septembre 15, 2010

    Bonjour,je suis très content d’avoir lu votre post. eu plein des infos. Ce sont très qualité au niveau de content. Merci Bien

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