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西游记 Xiyouji La pérégrination vers l’ouest 10/10

2006 septembre 20
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Posted by florent

La pérégrination vers l’ouest est un chef d’œuvre, que je recommande éperdument. C’est un bon bain de culture chinoise : langoureux, pénétrant et délassant. Il a ses codes et ses rythmes, parfois usants, mais un chef d’œuvre n’est il pas un livre qui résiste à son lecteur ?

Dans cette grande fresque à la fois épique, satirique et mystique, on retrouve des fondements de la culture chinoise : spiritualité, poésie, mythologie et symboles religieux ; thèmes de la nature, de la face, des arts martiaux, de la longévité.

Tout cela entre lentement par les pores de la peau, sans doute plus naturellement qu’à la lecture d’érudits sinologues qui exploitent un concept ou alimentent une polémique.

Parmi les grands romans chinois, la pérégrination vers l’ouest serait plutôt l’œuvre mystique, par opposition aux thèmes de la justice épique (au bord de l’eau), des amours romantiques (le rêve du pavillon rouge), des amours sensuelles (Jin Ping mei), ou des stratégies guerrières (les trois royaumes).

Il est difficile de commenter un livre si gigantesque (deux gros tomes à la Pléiade) ; je me contenterai simplement de présenter quelques personnages, et de citer quelques passages, largement tirés du livre IV que j’ai beaucoup aimé.

Singet

Singet s’appelle aussi Wukong, ou « conscient-de-la-vacuité ». Il a quelques siècles d’âge mais est toujours surnommé « le novice ». Il est sage, mais facétieux et impulsif. Il est rusé mais insolent et colérique. Pour avoir semé le plus grand trouble au panthéon des dieux (voir l’étonnant humour chinois face au sacré ) , il est condamné à s’assagir en accompagnant le moine Tripitaka dans sa longue pérégrination mystique vers l’Inde, pays occidental du bouddhisme.

Le voyage est pour le moins mouvementé, parsemé d’embûches souvent croustillantes, que les chinois connaissent tous dès l’enfance, encore aujourd’hui.

Pour se replacer en terrain connu, Singet partage certains traits avec le personnage d’Astérix : il est petit et n’aime pas du tout qu’on lui manque d’égards ou qu’on critique son apparence. Singet défend son état de singe et affirme ses prétentions :

Votre vieux Singet est un animal, répliqua en riant le Novice, « il n’en est pas moins devenu Grand Saint égal au Ciel. Quelle différence par rapport à lui ? La règle générale est que toute créature en ce monde pourvue des neuf ouvertures peut se cultiver et accéder à l’immortalité.

 

On retrouve ici cette étonnante vision ancienne chinoise, selon laquelle des animaux seraient aussi rusés que les hommes. Le salut mystique est ouvert aux uns comme aux autres. Ceci n’est pas sans rappeler la crainte du renard dans les chroniques de l’étrange de Pu Songling, ou la divination de l’éléphant en Chine ancienne

TripitakaLe roi Singe

C’est un moine inquiet par sa mission, soucieux de répondre aux attentes de la déesse Guanyin qui le mandate, et souvent effrayé par ses péripéties, se reposant sur ses acolytes (Singet puis Porcet puis Sablet) pour passer outre.

 

Poésie, Mystique, Poésie

Le récit est émaillé de centaines de poèmes, souvent touchants tant ils font vivre au lecteur l’émotion d’une situation donnée. Ainsi par exemple, le passage où l’on se couche au monastère de l’étang d’or. Les moines et les héros sont inquiets car un ours noir vient de dérober la robe sacrée (le Kasaya) de Tripitaka. Tout le monde se demande en se couchant comment la récupérer :

L’ombre de la voie lactée

Sous la voûte immaculée,

Un ciel d’étoiles scintillantes,

Une étendue d’eaux bruissantes,

Mille bruits tombés dans le silence,

La montagne comme vidée d’oiseaux,

Tous feux éteints au bord du ruisseau.
Sur la pagode trouble lueur demeure ;

Sonnaient les cloches de la dernière heure

La nuit passée, ne s’entendent plus que les pleurs.

De nombreux poèmes décrivent les combats entre monstres et héros ; d’autres poèmes sont plus mystiques.

Ainsi, après que Tripitaka a reçu des mains du maître de méditation le soutra du cœur, sous le nid du corbeau, on lit le poème suivant page 380 :

Les Dharma dans l’esprit naissent

Et par l’esprit disparaissent.

Par qui naissance et disparition ?

Veuillez y appliquer la réflexion !

Puisque tout vient de son propre esprit,

A quoi bon en parler avec autrui ?

Il faut et suffit de faire effort,

De presser le fer jusqu’au sang qui sort.

Passez-lui donc corde de soie au nez

Pour retenir le vide bien noué !

Attachez le à l’arbre du non-agir

Pour qu’il se tienne calme et tranquille.

Ne prenez pas ces voleurs pour vos fils,

Oubliez tout, les Dharma comme l’esprit !

Ne laissez pas berner votre moi,

D’un coup de poing mettez-le hors de combat !

L’esprit qui se manifeste n’est plus,

La loi qui apparaît ne tourne plus.

Quand l’homme et le buffle disparaissent,

Le ciel azuré brillent sans cesse.

Lune d’automne est toujours aussi ronde :

Comment distinguer, l’un de l’autre, les mondes ?

 

Poésie magnifique à mes yeux !

J’espère que le texte n’apparaîtra pas trop complexe au lecteur. Il faut savoir que la trame du roman et les notes explicatives d’André Levy sont remarquablement claires.

 

On retrouve dans le poème cette injonction d’oublier qui me fascine tant dans la pensée chinoise.

Porcet

 

Porcet est un ancien maître taoïste, transformé en monstre-cochon pour avoir osé, en état d’ébriété lors d’un banquet céleste, faire des propositions indécentes à la déesse de la lune :

Je bus tant que, l’esprit trouble et confus,

Je titubais et ne me contrôlais plus

Je fis irruption au palais de la lune,

Où vint m’accueillir une fée ravissante.

Je me sentis l’âme pincée à cette vue,

Et s’éveiller les pulsions d’antan que rien ne tue.

Sans aucun égard à son rang et à sa dignité,

J’aggripai Chang’e et lui demandai de coucher.

Par trois et quatre fois elle m’a refusé,

Se cachant et se détournant, fort ennuyée.

Pour revenir en terrain connu, Porcet ressemble un peu au personnage d’Obélix. Ce cochon est gros et laid, bêta et vorace, mais sympathique aussi.

Je vais m’arrêter là pour aujourd’hui, j’essaierai de refaire un billet sur la rencontre de Singet et Porcet.

Une Réponse Leave One →
  1. septembre 22, 2006

    Le 西游记 contien une allusion à la France , ce qui est assez étonnant et gratifiant pour nous autres !

    On lit au livre IV chap XVI (page 307 tome 1 de la pléiade) que « un jeune garçon apporta sur un plateau de jade d’une blancheur de graisse de mouton trois coupes franques damasquinées d’or. »

    La note d’André Levy sur le mot « franque » explique que « falan : le mot écrit avec le caractère lan, qui signifie « orchidées », désigne le cloisonné, réputé en Chine d’origine Franque. »

    Le dictionnaire de l’académie Française nous apprend ce qu’est le Cloisonné :
    « En termes de Joaillerie, Émail cloisonné, Émail qui s’obtient en soudant sur l’ouvrage à décorer des bandes de cuivre très minces, contournées à la main, et en remplissant les intervalles en cloisons avec des émaux de différentes couleurs. On l’emploie aussi comme nom. Un beau cloisonné. »

    Et le trésor donne cette citation :
    « Il [le comte de Balloy] est quelque peu bibelotier et très amusant à entendre raconter la fabrication toute primitive des émaux cloisonnés. (…). Il dit que la lucidité des cloisonnés chinois tient à ce que tout l’intérieur des cellules, avant que l’émail y soit versé, est argenté, les arêtes extérieures étant dorées après la finition de la pièce. »

    Il me semble que le falan dont parle André Levy s’écrit 法兰, élément phonétique encore aujourd’hui utilisé dans le prénom Frankie par exemple.

    C’est confirmé par le fait que le nom “officiel” de la France est 法兰西(共和国 république). (merci lu fanni)

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