Jeudi 13 Décembre 2007

Une nouvelle de Luxun : Le pays natal (Guxiang 故乡)

Voici encore, après Kong Yiji une traduction amateur de mon cru (avec les précieuses corrections de Jade ; merci jade !) pour une nouvelle du célèbre écrivain Luxun, qui cette fois traite du thème du pays natal.

Cette nouvelle très nostalgique m’a rappelé les récits de Marcel Pagnol, qui court la garrigue avec son copain Lagneau dans « le temps des amours ».


On remarquera dans le texte une référence de Luxun aux Français et à Napoléon …

(cliquer ici pour le texte en chinois)

Lu xun : Retour au pays natal (
故乡)


Par un froid de gueux, je suis revenu au pays natal, distant de mille lieues, pays que je n’avais pas revu depuis vingt ans.

Nous sommes au cœur de l’hiver, j’arrive bientôt au terme de mon voyage. Le temps est sombre et maussade, un vent glacial pénètre dans la cabine du bateau, mugissant, s’infiltrant par les fissures du  mur et s’enfuyant vers le ciel jaunâtre. Mon regard s’accroche ici ou là sur quelques villages désolés, sans signe de vie. Je n’arrive pas à supporter le spectacle de cette désolation. Ce village-ci,  ne serait-il pas justement mon village natal, dont mes souvenirs remontent à plus de vingt ans ?

Celui dont je me souviens était complètement différent. Mon village natal était vraiment mieux.  Mais quand je cherche à me rappeler sa beauté, à dire ce qu’il avait de bon, alors les impressions ne remontent pas, les mots ne viennent pas. J’en déduis que mon village était peut être finalement comme cela. J’en déduis que bien qu’il n’y ait eu aucun progrès, je ne dois pas nécessairement ressentir cette impression de misère, que c’est seulement mon cœur et mon regard qui ont changé en ce jour où je retrouve mon pays natal, qu’il n’y avait peut être à l’origine aucun émerveillement.

Aujourd’hui, je suis revenu pour

faire mes adieux. Notre maison de famille, qui a rassemblé notre communauté pendant tant d’années, a fait l’objet d’un regroupement et a été vendue à une autre famille. La date pour quitter les lieux arrivant à échéance à la fin de cette année, je dois impérativement revoir notre chère maison avant le  premier jour du prochain nouvel an lunaire. Et j’ai dû venir de loin, de ce lieu d’exil où je suis parti gagner mon pain, dire adieu à mon village natal et le débarrasser de ce qu’il y reste de nous.

Stèle au village natal de LuxunLe matin du deuxième jour de voyage, j’arrive de bonne heure au portail de la maison. Entre les rangées de tuiles, des touffes d’herbe flétrie ondulent sous le vent, témoignant que cette vieille maison, presque à l’abandon, va bientôt changer de propriétaire. Plusieurs membres de la famille ont déjà quitté les lieux ; la maison est particulièrement calme. Alors que je m’en approche, je vois ma mère, qui est déjà dehors pour m’accueillir. Derrière elle, mon petit neveu Hong’er, huit ans, se précipite à ma rencontre.

Ma mère est très contente de me voir, mais on lit sur son visage un certain sentiment de désolation. Elle m’invite à m’asseoir, pour me reposer en prenant le thé, tout en évitant de parler déjà du déménagement.  Hong ne m’a jamais vu de sa vie ; il reste debout, juste à me dévisager de loin.

Nous finissons par aborder le sujet du déménagement. Je dis que j’ai déjà tout arrangé pour louer une maison à l’extérieur, que j’ai aussi acheté des équipements pour la maison, et qu’en plus nous devons vendre les meubles de notre maison, ce qui nous permettra d’en rajouter d’autres. Mère acquiesce, et précise qu’elle a déjà rassemblé tous les bagages, vendu presque la moitié des meubles ; seulement elle n’arrive pas à se faire payer.

« Repose-toi ici quelques jours, vas faire une petite visite aux membres de la famille, puis nous pourrons partir d’ici. » dit ma mère.

- D’accord »

- Il y a encore Runtu(1). A chaque fois qu’il vient à la maison il s’enquiert de toi, il a très envie de te revoir. Je lui ai déjà donné la date prévue pour ton retour à la maison, il va peut être passer ici. »

A ce moment là surgit dans mon esprit une vision étrange, l’image d’une pleine lune dorée dans un ciel bleu noir, avec en dessous un terrain sablonneux en bord de mer, et des pastèques « vert de jade » qui s’étendent jusqu’à l’horizon. Parmi elles se trouve un enfant de onze ou douze ans, avec un collier d’argent et une petite fourche dans la main, qui tente de son mieux de piquer un blaireau. Mais le blaireau esquive, et s’enfuit en filant entre ses jambes

Cet enfant, c’est Runtu. Je l’ai connu lorsqu’il n’avait qu’une dizaine d’années, cela fait presque trente ans. A cette époque, mon père était encore de ce monde, la situation de la famille était encore bonne ; j’étais un enfant de bonne famille, le jeune maître des lieux.  Cette année là, la maison avait reçu la charge du grand sacrifice aux ancêtres(2). Ce sacrifice aux ancêtres,  n’arrivait normalement au tour de notre clan familial que tous les trente ans au moins, ce qui en faisait un événement très solennel : on rendait hommage aux ancêtres le mois du nouvel an ; on multipliait les offrandes, on portait la plus grande attention aux objets rituels. Les gens venant se prosterner étaient très nombreux, ce qui exigeait de protéger ces objets du vol. Dans ma famille, nous n’avions alors qu’un seul domestique « mangyue » (nous avions par ici trois types de domestiques : certaines personnes étaient engagées toute l’année comme employés permanents ;  d’autres, que nous appelions des tâcherons,  pour le travail d’un jour; et il y avait enfin les « mangyue » employés pour un mois, c'est-à-dire ceux qui avaient leurs propres champs, et qui ne nous aidaient que pour le nouvel an et lors des grandes fêtes, et lors de la collecte de nos rentes (3). Comme il était débordé, il alla demander à mon père qu’on appelle Runtu en renfort pour surveiller les objets des sacrifices aux ancêtres.

Mon père le permit, ce qui me rendit très heureux, car j’avais entendu très tôt ce nom de Runtu, et de plus je savais que nous avions le même âge, lui étant né pendant le mois intercalaire(1), marqué par l’élément « terre ». C’est pourquoi son père l’avait appelé Runtu. Il était capable de préparer des pièges  pour attraper de petits oiseaux.

Ainsi j’attendais le nouvel an, jour après jour, j’attendais qu’il arrive, pour que Runtu vienne chez nous. Au terme d’une attente pénible, la fin d’année est enfin arrivée. Un jour, ma mère me dit que Runtu était là. Je me précipitai en courant pour aller le voir. Il se tenait dans la cuisine, son visage rond empourpré, coiffé d’un petit chapeau de feutrine, portant au cou un brillant collier d’argent, signe du très grand amour que ses parents lui vouaient, offrande permanente aux dieux pour conjurer leur peur de perdre cet enfant, cercle enfermant et protecteur pour son âme. Il était très timide à la vue des gens ; mais il n’avait pas trop peur de moi. Quand il n’y eut personne autour, il se mit à me parler. Dès lors cela ne prit pas longtemps : nous devînmes vite familiers et amis.
A ce moment là, nous ne savions pas bien quoi nous dire ; je me souviens juste de la joie de Runtu, qui disait que depuis qu’il était venu à la ville, il découvrait beaucoup de choses nouvelles.
Dès le second jour, je lui demandai d’aller attraper des oiseaux. Il me dit :

« Je ne peux pas. Il faut qu’il ait bien neigé pour le faire. Là où j’habite, il y a du sable. Après qu’il ait neigé, je balaie un coin de terrain. J’utilise un petit bout de bois pour retenir une grande lame de bambou, j’éparpille en dessous quelques grains de riz, je me place en observation pour voir venir les oiseaux, et il ne reste plus qu’à tirer de loin la ficelle pour faire tomber la lame, enfermant l’oiseau dans le piège. Il y a plein d’oiseaux : des râles d’eau, des tragopan de cabot, des pigeons ramiers,  des faisans à col bleu. »

Je me mis alors à espérer très fort qu’il neige.

Tragopan de CabotRuntu me dit encore :

« Maintenant il fait trop froid. Quand l’été sera là, viens chez nous. Le jour nous irons au bord de la mer ramasser des coquillages. Il y en a des rouges, des verts, des « peur du fantôme », des « mains de Guanyin  » (4). Le soir, mon Père et moi allons nous occuper des pastèques, viens avec nous. »

- Vous vous occupez des voleurs ? »

- Non, non ! Si un passant qui a soif prend une pastèque, ce n’est pas un problème. Ceux que nous surveillons, ce sont les blaireaux, et les hérissons. La nuit tombée, tu écoutes. Si tu entends un bruit de mâchoires, c’est le blaireau qui est en train de croquer les melons. Avec la fourche dans la main, tu  te rapproches doucement... »

Je n’avais alors pas la moindre idée de ce à quoi ce soi-disant blaireau pouvait ressembler -et je ne le sais toujours pas d’ailleurs-, mais j’imaginais une espèce de chien, petit mais très féroce.

- Et le blaireau ne nous mord pas ? »

- Si tu as apporté une fourche, que tu t’approches bien en face, alors tu peux le titiller. Ces bestioles sont très rusées, elles peuvent te charger et réussir à s’échapper en passant entre tes jambes. Leur poil est aussi glissant que de l’huile… »

Depuis toujours, j’ignorais l’existence de telles étrangetés : des coquillages multicolores au bord de la mer, de telles aventures périlleuses dans le champ de pastèques. Auparavant, je ne connaissais ces fruits qu’en les voyant exposés à la vente. 

« Quand nous serons sur la plage, au moment des grandes marées, nous verrons beaucoup de poissons sauteurs. Ils sont là à sauter, avec deux pattes bleu-vert ressemblant à des pattes de grenouilles… »

Ah ! Le cœur de Runtu regorgeait de choses étranges, des choses que mes amis normaux ne savaient  pas. Ces amis n’en connaissaient même pas quelques unes, car pendant que Runtu était au bord de la mer, ils restaient tous comme moi dans la cour de la maison, à regarder le ciel entre les quatre coins des hauts murs d’enceinte.

Malheureusement le premier mois lunaire passa, et Runtu dût retourner chez lui. Je pleurai amèrement, et lui aussi se cachait dans la cuisine, en pleurant et en refusant de sortir de là. Mais finalement il en ressortit avec son père qui était venu le chercher. Après son départ, il confia à son père un paquet de coquillages et quelques très belles plumes d’oiseaux pour qu’il me les offre. Je lui envoyai aussi un ou deux petits cadeaux, mais depuis ce jour-là je ne l’ai jamais revu en personne.

Maintenant que ma mère reparle de lui, je me souviens de ces moments ; tout me revient comme en un éclair ; c’est comme si je reprenais conscience de la beauté de mon pays natal, celui de mes souvenirs. Je lui réponds :

« Magnifique ! Il … comment va-t-il ? »

« Lui ? Lui aussi est dans une situation difficile … dit maman en regardant par la fenêtre, Il y a des gens qui arrivent, apparemment pour acheter des meubles. Ils pourraient en prendre et filer en douce ; je vais aller voir un peu. »

Maman se lève et sort. Dehors on entend des voix de femmes. J’appelle Hong’Er pour qu’il vienne devant moi, et on discute : je lui demande s’il sait écrire, s’il veut partir.

 « Est-ce que nous prenons le train ? », demande Hong’Er

- Nous prenons le train.

- Et le bateau ?

- D’abord en bateau, … 

- Ha ha ! Regardez-moi çà ! Ces moustaches sont tellement grandes ! » Perce une voix stridente.

Je sursaute, relève brusquement la tête, et je vois une femme d’une cinquantaine d’années, les pommettes saillantes, les lèvres fines, qui se tient debout face à moi, les mains sur les hanches, sans porter de jupons, les pieds écartés, un peu comme les jambes d’un compas à dessin.

Je suis stupéfait.

« Tu ne me reconnais pas ? Je t’ai même pris dans mes bras quand tu étais petit.

Me voilà encore plus stupéfait. Heureusement, ma mère arrive à la rescousse et dit :

« Cela fait tellement d’années qu’il est parti !  Il a tout oublié ! Tu devrais t’en souvenir. » Puis, se tournant vers moi, « Voici la seconde belle sœur Yang, nos voisins d’en face… Elle tient une échoppe de Fromage de soja (Tofu). »

Oh, je m’en souviens. Lorsque j’étais enfant, cette belle sœur Yang se tenait toute la journée assise dans cette échoppe de tofu. Les gens l’appelaient la « princesse XiShi du tofu » (5). Mais à l’époque elle mettait du fard, ses pommettes n’étaient pas saillantes comme maintenant, les lèves n’étaient pas aussi fines; en outre elle était toujours assise, et je n’avais jamais vu une telle position de compas.

A l’époque les gens disaient : « c’est bien à cause d’elle que l’échoppe de tofu marche si bien ! » Mais étant si jeune, je ne comprenais pas, et j’avais fini par complètement l’oublier.

Mais le compas est très vexé.   Elle arbore une expression méprisable, comme si j’étais un de ces Français qui ne connaissent pas napoléon, ou bien un de ces américains ignorant Washington, et elle dit en ricanant :

« Oublié ? Voilà comme sont ces gens de la haute société, le regard hautain !

- Ce n’est pas cela, mais…je … »  Je marmonne en me levant, horrifié.

« Si c’est comme ça, je vais te le dire. Mon frère Xun, tu es opulent. Tes déplacements sont encombrés, et tu veux encore de ces meubles tout usés ? Laisse-moi en prendre quelques uns. Nous sommes une humble famille, nous leur trouverons bon usage. »

- Je ne vis vraiment pas dans l’opulence. Je dois vendre ces meubles, puis partir… »

- Ayayah ! Tu t’es placé comme magistrat, et tu n’es pas dans l’opulence ?  Tu as maintenant trois concubines, quand tu es parti tu étais en chaise à huit porteurs, et tu prétends encore ne pas être riche ? Tiens tiens, tu ne t’en sortiras pas comme ça !

Comme il ne sert plus à rien de dire quelque chose, je reste coi, debout.

- Aya Ayah ! Plus on a de l’argent, et plus on est crispé, et plus on est crispé, plus on a de l’argent … Compas, le visage en colère, se retourna et,  en racontant n’importe quoi, elle se dirigea vers la porte, passa ses gants dans la ceinture de son pantalon en passant devant ma mère, et sortit.

Dès lors, d’autres familles voisines ou des parents éloignés me rendent encore visite. J’essaie de les recevoir comme il se doit, tout en profitant de chaque instant libre pour finir les bagages à faire.  Trois ou quatre jours passent ainsi.

Ce jour de grand froid, l’après midi, j’ai pris mon déjeuner(6) et bois du thé, quand je sens que quelqu’un est entré dans la maison. Levant la tête pour voir, je bondis de surprise et me précipite vers l’intrus.

C’est Runtu qui est venu. Bien que je l’aie reconnu au premier coup d’œil, ce n’est pas vraiment le Runtu dont je me souvenais ; il a doublé de taille, son visage autrefois rose a tourné au jaune-gris, strié de profondes rides ; ses yeux ressemblent à ceux de son père, également cernés de rouge et je sais pourquoi (chez les paysans vivant au bord de la mer, cela est généralement provoqué par le vent marin qui souffle en permanence). Sa tête est coiffée d’un vieux chapeau de feutre, il porte sur le corps un habit extrêmement léger, rembourré de coton. De la tête aux pieds, il est maigre comme une ficelle. Il porte à la main un paquet de papier et une pipe. Cette main non plus n’est pas celle de mes souvenirs ; la menotte rondouillette et rouge est devenue rude, raide et craquelée, comme une écorce de pin.

Je suis alors très excité, mais ne sais pas bien quoi dire ; je souffle juste :

« Ah ! C’est Runtu ! Tu es venu, hein ? »

Je sens monter un flot de paroles, un jaillissement ininterrompu: « tragopan de cabot, poisson-sauteur, palourde, blaireau… ». Mais je ne sais pas ce qui me retient, les mots tournent dans ma tête ; et finalement rien ne sort de ma bouche. 

Il est là, debout, arborant un visage joyeux et morne à la fois. Ses lèvres tremblent, mais sans émettre un seul son. Il finit par prendre une posture de respect, et parle distinctement :

« Maître !»

Je ressens un grand frisson me parcourir ; je sais bien qu’une grande barrière nous sépare, une barrière large et lamentable. J’en perds aussi la parole.

Revenant à lui, il dit : « Shuisheng, salue le maître par le Koutou (7).

Alors que l’enfant caché derrière le dos de Runtu sort de là et se prosterne, je retrouve bien le vrai Runtu d’il y a vingt ans, seulement un peu plus décharné, et ne portant pas au cou son collier d’argent.

« Voici mon cinquième enfant ; il n’a pas encore beaucoup vu le monde ; il est encore timide. »

Ma mère et Neveu Hong descendent les escaliers ; ils ont sans doute entendu le visiteur.

« Maîtresse, j’ai bien reçu votre lettre ; j’étais vraiment heureux d’apprendre la nouvelle du retour de Maître ! » dit Runtu.

« Ah, tu es vraiment trop poli ! Ne vous parlez vous pas comme des frères ? Ou bien comme avant en disant ‘frère Xun’ ? » Demande maman d’un ton joyeux.

« Ayah, Maîtresse, vous êtes vraiment… Ce sont les règles… A l’époque nous étions enfants, nous ne comprenions pas les choses… » Dit Runtu qui ordonne à Shui sheng de se relever pour joindre les mains devant la poitrine. « Cet enfant est vraiment timide ; il sait seulement se cacher collé derrière mon dos ! »

« Ah c’est lui Shui sheng ? Ton cinquième ? Nous sommes tous des étrangers ; c’est bien normal qu’il ait peur ! Allez, qu’ils aillent avec neveu Hong jouer dehors ! », Dit maman.

Neveu Hong attire Shui sheng, dont le visage se détend et s’illumine, et ils partent ensemble.

Maman invite Runtu à s’asseoir. Il hésite un instant, puis finit par obtempérer. Il appuie sa pipe sur le bord de la table, et tend son paquet en papier en disant : « En hiver il n’y a pas grand-chose ; voici pour vous des petits pois séchés au soleil par mes soins ; je vous en prie, maître »…

Je le questionne sur sa situation ; il se contente de hocher la tête.

« Vraiment très difficile. Le sixième fils vient lui aussi nous aider, mais la marmite est souvent vide… Nous ne sommes pas en paix….Mais partout on nous réclame de l’argent ; il faut payer pour tout… Les récoltes ont encore été mauvaises. Quand on cultive quelque chose, et qu’on choisit d’aller le vendre,  on se voit toujours taxer plusieurs fois avant de pouvoir le vendre ! Ce n’est pas rentable ; si on ne peut pas vendre, il reste à pourrir là.

Il se contente de hocher la tête. Bien que son visage soit creusé de rides, celles-ci ne bougent pas, comme si elles étaient gravées dans la pierre. Il ne ressent apparemment que de l’amertume, mais c’est indescriptible. Un moment taciturne, il attrape sa pipe et se met à fumer en silence.

Maman lui demande, sachant que les affaires le demandent beaucoup chez lui, s’il ne devrait pas revenir demain ? Comme il n’a pas déjeuné, elle lui propose d’aller lui-même vers la cuisine pour se faire frire un peu de riz.

Il sort. Maman et moi soupirons à la pensée de ses conditions d’existence : beaucoup d’enfants ; famine ;  dettes fiscales ; soldats ; bandits ; bureaucrates ; nobles ; l’amertume de tout cela avait fini par sculpter Runtu comme une marionnette de bois.

Mère me dit : « nous n’avons pas besoin de toutes ces choses qu’on n’emportera pas. Offrons ce qu’il reste à Runtu, il pourra choisir ce qu’il veut. »
L’après midi, il choisit effectivement plusieurs objets : deux consoles ; quatre chaises ; un brûle parfums et un bougeoir, une grande balance. Il veut aussi prendre de la cendre de foin (par ici nous faisons cuire la nourriture avec de la paille de riz ; et les cendres sont utilisées comme engrais). Il apporte son bateau pour nous pouvoir embarquer tout cela après nous avoir dit au revoir au moment du grand départ.
Cette nuit là, nous passons un peu de temps à discuter, essentiellement de broutilles. Le second jour, il congédie son fils Shuisheng qui rentre chez lui.
Neuf jours passent encore, et c’est le jour du départ. Runtu arrive de bonne heure, Shuisheng n’est pas venu avec lui, mais une fille de cinq ans est avec lui pour garder  l’embarcation. Nous nous affairons toute la journée, sans avoir le temps de discuter. Il y a aussi beaucoup de visiteurs : certains pour dire au revoir, certains pour emporter des meubles, certains pour les deux à la fois. A la nuit tombante, alors que nous embarquons, toutes nos vieilleries de notre maison, grandes ou petites ; précieuses ou vulgaires, ont débarrassé le plancher.   
Notre bateau file devant ; les montagnes bleu-vert des deux rives défilent ; elles semblent d’une couleur bien profonde et sombre ; elles s’effacent continuellement derrière l’arrière du bateau.
Hong’er et moi-même nous penchons au hublot, regardant tous les deux ces vagues paysages, quand soudainement il demande :
« Oncle ! Quand est-ce qu’on rentrera ? »
- rentrer ? Tu viens à peine de partir que tu veux déjà rentrer ?
- Mais Shuisheng m’a invité à aller jouer chez lui… » Il écarquille ses grands yeux noirs,   l’air absorbé.
Maman et moi sommes aussi un peu mélancoliques, alors nous évoquons encore Runtu.  Maman parle de la seconde belle sœur Yang, la princesse du tofu. Alors que je préparais les bagages, elle était plantée là tous les jours. Avant-hier, elle était devant le tas de cendres, elle en sortit une dizaine de bols et d’assiettes, se lança dans de grandes explications et finit par affirmer que c’était Runtu qui les avait enterrés là, pour pouvoir les emmener chez lui en prenant de la cendre. Forte de sa découverte, seconde belle sœur Yang, persuadée d’avoir raison, attrapa un Gouqisha (c’est un ustensile qu’on utilise par chez nous pour élever les poulets : c’est un plateau de bois avec une grille au dessus ; on place des aliments à l’intérieur ; les poulets peuvent passer leur cou pour les manger, mais pas les chiens qui restent là à baver devant), et partit comme une flèche en courant. Oubliant toute la discrétion que lui imposaient ses pieds bandés, elle courait incroyablement vite.

La vieille maison s’éloigne peu à peu. Les paysages de mon pays natal (故乡) s’éloignent aussi de moi, mais je ne me sens pas vraiment si nostalgique. Je ressens seulement quatre murs invisibles qui m’entourent, qui m’isolent et qui m’oppressent terriblement. Cette image de pastèques sur le sol, d’un héros au collier d’argent, cette impression depuis toujours très claire en moi, soudain se brouille et se ternit, ce qui me plonge dans un profond chagrin.
Mère et Hong’er dorment tous les deux.
Je reste prostré ; écoutant le clapotis de l’eau sur la cale, je sais que je poursuis ma route.
Je songe que finalement, me voilà complètement séparé de Runtu. Que le sort de la génération future est confus et indistinct. Hong’er n’est pas en train de regretter Shuisheng. Je souhaite qu’ils ne me ressemblent pas, qu’ils s’ignorent mutuellement… Mais je ne voudrais pas qu’en raison de leur confusion, ils vivent la dureté de l’exil que j’ai connu ; je ne veux pas non plus qu’ils vivent la dureté de l’engourdissement qu’a connu Runtu, ni qu’ils vivent dans une vanité débridée comme d’autres gens. Ils devraient vivre une nouvelle vie que nous-mêmes n’avons jamais vécue.
Je pense à l’espoir, et soudain la peur me prend. Quand Runtu avait pris le brûle parfum et le bougeoir, j’avais souri intérieurement, croyant qu’il adorait toujours les idoles, qu’il ne pouvait jamais les oublier. Mais aujourd’hui, mon soi-disant « espoir », n’est-il pas aussi une idole que j’invente pour moi-même ? Seulement son souhait est plus proche, plus concrèt ; alors que le mien est plus lointain, illimité même.

Dans l’obscurité, sous mes yeux s’ouvre une ligne côtière d’un vert foncé. Au dessus, dans un ciel bleu profond, la lune ronde et dorée semble suspendue. Je pense à l’espoir : depuis les origines, nul ne sait s’il existe ou pas,  il est tout comme une route tracée sur le sol. En fait il n’y a pas de route au sol, mais quand beaucoup d’hommes sont passés, cela devient une route.
Luxun, Janvier 1921

Notes

(1)   Dans le nom 闰土Runtu, désigne le treizième mois lunaire « intercalaire », c'est-à-dire présent à chaque année lunaire bissextile (tous les trois ans selon le calendrier lunaire). « Tu » désigne la terre, l’un des cinq éléments (wuxing五行). Les devins indiquaient, selon la date et heure de naissance de quelqu’un, quels étaient les éléments insuffisants pour cette personne. Ici, Runtu manquait de l’élément « terre », que l’on a donc rajouté à son nom.

(2)   Les clans familiaux faisaient tour à tour, une fois par an, ce grand sacrifice rituel.

(3)   Une fois par an, les grandes familles nobles percevaient de leurs « gens » des tributs en nature : céréales, fruits, volailles…

(4)   Des espèces de coquillages de la province du Zhejiang. Autrefois les gens les ramassaient et en faisaient des bracelets pour les enfants, dans le but d’éloigner les mauvais esprits. D’où ces noms curieux de « peur du fantôme » ou de « main de guanyin » (guanyin est une déesse chinoise ).

(5)   Le terme chinois est XiShi 西施, beauté légendaire du 5e siècle avant JC.

(6)   On peut prendre cinq repas par jour en Chine. Il s’agit ici du repas de l’après-midi.

(7)   Le koutou 磕头 est le salut traditionnel chinois, prosternation due à une personne de plus haut rang.  

Posted by Florent at 23:00:50 | Permanent Link | Comments (4) |
Commentaires
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1 - Pour cette nouvelle dont Florent a accomplit la traduction, j'aime beaucoup son 意境 (comment traduire? On en a parlé chez le fameux "Yi". "l'état de Yi"? "état d'esprit"?), resorti par la nostalgie, la mélancolie, l'espoir qui est pourtant flou.

Surtout les derniers paragraphes, j'attendais patiemment et impatiemment que Florent y arrivait ^^, et il les a bien réussis, que je n'ai pas eu beaucoup à corriger.

Les derniers paragraphes sont très beaux:
"mon village natal m'éloigne peu à peu .... j'entend le clapotis de l'eau sous le bateau, et sais que je poursuis ma route .... dans ma tête surgit une lune jaune pleine dans le ciel bleu foncé .... il n'y a pas de chemin dans le monde, les endroits où les gens traversent deviennent des chemins ...."

Je pense que souvent c'est la mélancolie et la nostalgie qui laissent une belle marque à l'esprit, car elles laissent des "...." - une saveur continue et rétroactive. C'est une des causes que "le rêve dans le pavillon rouge" a attiré tellement d'âmes .... (Comment this)
Écrit par: Jade at 2007/12/15 - 12:46:33
2 - luxun parle de blaireaux et d'un autre animal, 猹 en chinois. Les dictionnaires restaient vagues : "animal proche du blaireau".

je crois que cet animal est le tanuki en japonais ; ou chien viverrin en francais
il y a une page wikipedia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Chien_viverrin (Comment this)
Écrit par: florent at 2007/12/22 - 19:47:12
3 - oui jade, la fin du texte est très belle. La saveur du texte se déploie longtemps ; elle est "longue en bouche " , comme on dirait d'un bon vin.

je place ici un commentaire d'une chinoise francophone de fuzhou, indolence, qui malheureusement n'arrive pas à accéder à mon blog de chine. J'ai échangé avec elle sur un forum ; elle commente et mentionne quelques erreurs de traduction :

"""Grand Merci Zhaobudao d'avoir mis ta traduction ici pour que l'on puisse lire! C'est une traduction excellente, en gardant completement l'esprit de l'original. Et j'y ai appris beaucoup de nouveaux mots francais .

Seulement quelques phrases qui sont peut-etre a ameliorer:

"A l’époque les gens disaient : « c’est bien à cause d’elle que l’échoppe de tofu marche si bien ! » Mais étant si jeune, je ne comprenais pas, et j’avais fini par complètement l’oublier." ----a cause de ---> garce a ?

"Elle arbore une expression méprisable"----meprisable ---> meprisante?

"quand tu es parti tu étais en chaise à huit porteurs" ----tu sors en palanquin a huit porteurs?

"passa ses gants dans la ceinture de son pantalon en passant devant ma mère, et sortit" -----c'est en effet des gants de "ma mere"



Amiclament

Indolence
"""
 (Comment this)
Écrit par: florent at 2007/12/22 - 19:50:41
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4 - florent,

ah oui, cette lectrice chinoise francophone a vraiment de bons yeux! ^^ ça prouve qu'elle aime effectivement beaucoup ta traduction, hehehe (Comment this)
Écrit par: Jade at 2007/12/24 - 19:22:58
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